
Encore méconnu du public occidental (et particulièrement français), Bollywood est un cinéma à part entière. Même s'il est vrai que l'on peut l'apparenter à la comédie musicale, il serait toutefois réducteur de se limiter à cette définition. Cependant, chaque film répond à des codes bien définis.
Première particularité, la durée moyenne d'un film : entre 2h30 et 4h00. Sans doute trop long pour nous, habitué au format 1h30. Mais malgré cela, on ne s'ennuie pas une minute.
Les films sont ponctués de scènes de danses souvent très belles et travaillées dans les moindres détails. Les musiques sont tantôt drôles, tantôt émouvantes mais ont toutes un point commun : elles permettent d'évoquer habilement des thèmes encore tabous en Inde comme la sensualité et la sexualité. D'ailleurs, les héros des films se font leur déclaration d'amour uniquement en chantant. Ils se frôlent, se dévorent des yeux mais jamais ne s'embrassent . Plus que de simples « clips » les passages chantés constituent des scènes à part entières.
« Toute chanson a une raison d'être, symboliser quelque chose qui fait avancer la trame du film ou le processus de découverte des personnages » ( Vivek Oberoi , acteur indien).
« La musique en Inde, c'est bien simple, est indispensable à la vie quotidienne ; Elle y entretient la pratique d'un élément dont l'Occident a perdu l'usage, la durée. Là-bas, le musicien n'a pas d'horaire défini à l'avance : le musicien termine quand il est à court d'inspiration. » ( Catherine Clément , spécialiste de l'Inde).
D'autres part, les chansons sont l'occasion d'insérer dans les films les fêtes traditionnelles hindous. La quasi-totalité des films évoquent ainsi en musique les fêtes de Diwali (la fête des lumières) ou de Holi (la fête des couleurs). Ces scènes, colorées et joviales permettent de mettre en avant la richesse de la culture indienne dont les indiens sont si fiers. En moyenne, un film de 3h30 compte 5 à 6 chansons et autant de chorégraphies.
Le scénario est souvent le même, il faut le reconnaître. Il s'agit généralement d'une histoire d'amour contrariée. Contrariée par la volonté des familles, par le destin, par les différences de castes ou de religions. Et contrairement à beaucoup de films américains, tout ne finit pas toujours bien. Les deux amants ne sont pas toujours réunis au final. La mort, l'exil ou la solitude attendent souvent les héros au tournant. C'est pour cela que le film Titanic a connu un relatif succès en Inde ; Alors qu'habituellement, les films américains sont « boycottés » ou réservés à l'élite occidentalisée. Et si les histoires se ressemblent assez fortement, la fin est souvent inattendue, originale, ce qui confère tout leurs charme et une bonne dose de suspense aux films indiens. Aussi, les rebondissements et les coups de théâtre (souvent improbables) sont nombreux et permettent de tenir le spectateur en haleine pendant plus de 3 heures.
La palette des personnages est également récurrente dans les films indiens (de Bollywood). Nous avons tout d'abord les deux héros : un jeune homme (courageux, impertinent et à la fois altruiste et égocentrique) et une jeune femme (pétillante, aimante et attachée aux traditions). Il y a ensuite le père qui est en général autoritaire, charismatique et rigide (une rigidité qui s'assouplit au fil de l'histoire pour laisser place à la compréhension et au compromis). Et enfin, pour les personnages clés, la mère, fidèle et aimante mais déchirée par le conflit (classique) qui oppose le fils et le père.
Pour les seconds rôles, on retrouve toujours les mêmes stéréotypes : un jeune homme et/ou une jeune femme éperdument amoureux (se) de l'un des deux protagonistes et qui va jouer les troubles fêtes. La « vipère » ou plutôt la « méchante » dont le passe temps favori est la médisance. En général ce personnage est incarné par la belle sour. Le comique de service que l'on peut appeler bouffon selon la lourdeur de ses gags. Il s'agit dans la plupart des cas d'un domestique au grand cour, toujours prêt à aider mais avec un humour parfois envahissant. On retrouve ensuite l'indien occidentalisé (un cousin ou un ami de la famille). Il possède tous les vices : alcool, cigarettes, jeux et perversion. Il est une caricature de l'indien qui a renié ses origines pour embrasser la culture occidentale sous ses formes les plus immondes. On retrouve aussi « le traître », qui apparaît sous les traits d'un ami ou d'un frère et qui, malgré sa trahison, se repentira au final pour être accueilli à bras ouvert par le(s) trahi(s), pas un brin rancunier(s). Enfin, pour clore cette palette de personnages, la tante vieille fille, éternelle célibataire. Gentille, conseillère et confidente, elle cache sous sa bonne humeur une profonde tristesse due à son manque d'amour.
Chaque film indien se veut être le défenseur des valeurs traditionnelles indiennes. La famille arrive au sommet de la pyramide. Elle est sacralisée, intouchable . Le père est le maître absolu. Son autorité et ses décisions ne doivent pas être contestées sous peines de conséquences terribles comme la répudiation d'un fils ou sa condamnation à un exil forcé. La mère est une épouse fidèle et silencieuse. Elle est toujours en accord avec son mari, même contre son gré. Elle ne peut pas lui tenir front et doit se plier à ses choix, parfois douloureux, comme l'interdiction de revoir un enfant qui les auraient déshonoré.
L'honneur, qui va de paire avec les valeurs familiales, est aussi défendu avec ferveur. Les parents sont inflexibles et les enfants qui auraient l'impertinence de se rebeller le paient très cher. Le mariage est toujours au centre des débats : le fils est promis à la femme que lui a choisi son père (généralement sur des critères économiques ou pour finaliser une alliance entre deux familles) mais évidemment, ce dernier en aime une autre. Le conflit peut alors commencer.
La fidélité est également sacralisée dans les films indiens. En fait, elle coule de source et n'est donc jamais abordée . Très peu de réalisateurs ont osé s'aventurer sur ce terrain miné qu'est l'adultère. Une des rares à l'avoir fait est la réalisatrice Mira Nair dans son film dérangeant Le Mariage des Moussons . Un film (d'auteur ?) qui n'hésite pas à montrer l'adultère, la pédophilie et l'inceste au sein d'une famille indienne. Il fallait oser mais ce genre de film n'est pas prêt de faire l'unanimité du public indien.
Mais malgré les apparences, si les réalisateurs mettent en avant toutes ces valeurs ancestrales, c'est aussi pour en dénoncer les abus. Devant la rébellion du fils ou de la fille, les parents (et surtout le père) finissent par « plier » et admettre leurs excès. Ils acceptent de reconnaître les choix de leurs enfants et l'amour et la raison finissent par triompher.
Une autre valeur défendue dans les films à chaque fois que le scénario le permet, est celle de la paix. La paix et la fraternité entre indiens et pakistanais . Un sujet sensible que les réalisateurs n'hésitent pas à aborder pour sensibiliser les masses contre cette haine absurde qui ronge les frères ennemis depuis la partition en 1947. Tous les moyens sont bons pour promouvoir la réconciliation : une histoire d'amour entre un soldat indien et une pakistanaise dans le très beau Veer Zaraa de Yash Chopra . Une histoire de terrorisme dans le pourtant très drôle Main Hoon Ha de la réalisatrice Farah Khan ou encore une histoire d'amitié entre deux chauffeurs de taxis new-yorkais musulmans et hindous dans l'admirable Aa Ab Laut Chalen de Rishi Kapoor . Cette volonté s'explique par la diversité ethnique et religieuse de l'industrie cinématographique de Bombay. Ainsi, en1947, une grande partie des réalisateurs et des producteurs originaires d'Hyderabad, au sud du Pakistan, sont venus à Bombay pour fuir les pressions et les interdits imposés par le nouveau régime d'Islamabad . Bollywood est peut être le seul terrain de paix entre les deux peuples . D'ailleurs, la plus grande star du cinéma indien, Shahrukh Khan est un musulman marié à une hindoue et cela n'empêche pas qu'il soit adulé par tous. Tout un symbole !
Un autre message que l'on voit régulièrement dans ces films est la condamnation du système des castes. Créée il y'a 3000 ans avec l'arrivée dans le sous-continent indien des aryens ou indo-européens, l'intouchabilité a été officiellement abolie par l'article 17 de la Constitution indienne de 1950. Mais dans la réalité, c'est tout autre chose. Les brimades, les meurtres et les discriminations envers les castes dites inférieures sont encore légion.
Les réalisateurs de Bollywood se sont pourvus en véritables défenseurs des opprimés et notamment des intouchables . Ils dénoncent la cruauté et l'exclusion dont sont victimes ses gens dans les régions rurales de l'Inde. (Voir les films Lagaan ou Swades, véritables hymnes à la tolérance).
Comme on le disait précédemment, les films de Bollywood abordent des thèmes récurrents et se laissent bercer paisiblement par des scénarios somme toute assez répétitifs.
Et logiquement, ce qui devait arriver arriva : depuis 2 ou 3 ans et surtout depuis 2005, le public indien commence à se lasser de ces histoires à l'eau de rose. Les formules « prêtes à consommer » connaissent aujourd'hui une crise sans précédents. Mais heureusement, le cinéma de Bombay a su réagir au quart de tour. De nouveaux genres font désormais leur apparition dans les salles obscures et les box offices : les films d'horreur, les films dramatiques et les films qui abordent des sujets de sociétés sensibles arrivent sur le devant de la scène. Tandis que les comédies, les films épiques et les films d'actions reviennent à la mode (un peu comme les péplums sont revenus à la mode en occident depuis Gladiators de Ridley Scott ).
On retrouve ainsi en troisième position du box office indien de 2005 le film Black (avec la star Amitabh Bachchan ) qui a valu à la ravissante Rani Mukerjee de recevoir l'Award de la meilleure actrice. Une troisième place surprenante quand on sait que ce film traite d'un sujet pour le moins original : l'histoire d'une petite fille aveugle et muette qui reprend goût à la vie grâce à la musique. Et le plus inattendu est que ce film ne dure « que » deux heures, qu'il n y a pas de chansons et de danses et que les couleurs sont très sombres. Un film aux antipodes du classique bollywoodien.
Idem pour Kaal , qui arrive en cinquième position du box office. Une première pour un film d'horreur ! En 2003, c'est Lucky qui crée la surprise en remportant un immense succès en Inde. Etonnant pour un film qui est le premier à aborder ouvertement un sujet douloureux et tabou : le sida.
En 2001 c'est Lagaan , le film épique par excellence, qui connaît un accueil favorable. Une histoire qui rappellera aux français les aventures d' Astérix , avec dans le rôle des gaulois, des villageois indiens et dans celui des romains, les colons britanniques. En 2005, c'est The Rising , un film patriotique se déroulant aussi sous l'occupation anglaise qui cartonne au box office. Pour finir sur les exemples, citons la bientôt trilogie des Doom qui remporte un vif succès sur fond d'histoires de gangs et de motos.
L'année 2005 sera peut être un tournant pour le cinéma commercial de Bombay. Mais mieux vaut attendre les chiffres et les classements de l'année 2006 avant d'en arriver à des conclusions hâtives et d'enterrer un peu trop vite les classiques bollywoodiens qui sont encore loin de disparaître.
Un autre phénomène qui déboule en force et qui vient chambouler le paysage cinématographique indien est l'apparition de plus en plus fréquente de scènes de baiser et parfois même de sexe . Une abomination pour les fans de Bollywood comme moi qui me suis surpris à être choqué devant ce genre de scènes. Car si nous sommes, occidentaux, habitués à l'érotisme, la pornographie et la violence omni présents dans les médias, on peut être déçus que l'un des seuls remparts à ces formes d'expression soit dorénavant contaminé.
A quoi est dû ce phénomène ? Tout simplement à l'occidentalisation des classes moyennes indiennes . La génération MTV , comme on les appellent, a goûté à la « perversion » occidentale et ne peut plus s'en passer. Triste constat dans un monde qui s'uniformise chaque jour un peu plus.
Mais l'introduction de la culture américaine dans les foyers indiens par le biais du câble et du satellite n'est pas la seule responsable de ce revirement. Ainsi, Bombay est devenu le Hollywood asiatique, l'El Dorado indien. Et toutes ses paillettes et ses richesses font des envieux. On assiste ainsi depuis plusieurs années à une migration massive de jeunes acteurs et actrices qui viennent tenter leur chance à Bombay où ils s'entassent dans les bidonvilles en attendant leur heure de gloire. La misère et l'envie sont si grandes que certaines sont désormais prêtes à tout pour réussir . Et chacun de nous c'est ce que cela implique : les jeunes actrices n'hésitent pas à se dénuder et à accepter des scène érotiques (ce que les actrices déjà en place refusent catégoriquement). Voilà pourquoi le sexe fait son apparition dans les films. N'oublions pas aussi qu'il doit y avoir une forte demande du public masculin désireux d'en finir avec la censure.
P.J
Retour Sommaire Qu'est-ce que Bollywood?
Retour Sommaire Dossiers Bollywood